12
Oct
07

Vendredi 12: le catalogue

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Deux extraits du catalogue

J.-L. Nancy, « Le plaisir au dessin »

« Il est permis de dire : l’art, c’est la mise à l’œuvre du plaisir de désirer. Entendons : de désirer donner forme et présence à ce qui dépasse toute présence et toute forme. L’œuvre qui en résulte, à la différence d’un ouvrage technique, tend d’elle-même vers plus ou vers autre chose qu’elle-même dans sa délimitation accomplie. Toute forme d’art – musique ou cinéma, performance ou poésie, danse ou architecture – porte les signes de cette tension dont il faut redire qu’elle excède toute intention et ce désir dont le plaisir ne se laisse pas assouvir (ni, donc, assoupir). Mais il est permis de considérer que le dessin représente de manière exemplaire la dynamique ainsi caractérisée. Le dessin – ce « dessin au trait » dont Matisse affirme qu’il est « la traduction la plus directe et la plus pure de l’émotion » – n’a pas d’autre intention que le geste par lequel une tension de cet ordre cherche à tracer son élan. Le dessin peut bien avoir été considéré comme la part la plus formelle et la plus intellectuelle, la plus représentative aussi, des arts visuels ; la signification du terme (designare, désigner, montrer du doigt, présenter, mettre au jour un dessein comme le dit le français qui a dédoublé le mot et le concept, tout en gardant longtemps cette seule orthographe pour les deux) peut bien avoir suggéré une nature intellectuelle ; le dessin peut bien aussi et de manière parallèle avoir été confiné dans la position de l’esquisse, de l’essai préparatoire, du schéma linéaire subordonné à l’œuvre pleine, parachevée en ses détails, sa texture, sa pâte et ses couleurs : le dessin n’en fait pas moins valoir à toutes les époques le privilège de la forme naissante et qui se plaît à son propre élan. Car avant de dessiner au sens de marquer les contours et de reporter les traits, il s’agit d’épouser un mouvement et d’en désirer l’allure, la lancée ou la levée – la « première pensée » comme le dit une belle expression technique des historiens du dessin. C’est le plaisir de cette pensée qu’on voudrait ici faire sentir, à même les œuvres. Celles-ci ne sont pas exposées pour illustrer un propos. C’est plutôt le propos qui est né des œuvres, de leur contemplation et du plaisir qui naît de leur attrait : le trait lui-même nous attirant et nous entraînant sur sa trace dans la profondeur du visible. »

 

 

Eric Pagliano, « La rature en suspens »

 

« On connaît la formule tout en énigme de Roland Barthes : « la littérature, c’est la rature », ou celle tout en homophonie, sous forme d’injonction, reprise en chœur par les généticiens de la littérature : « Lis tes ratures ». Un tel jeu de mots ne peut associer dessin et rature. Trop d’hétérophonie. On pourrait même se demander si les différences phonétiques de ces termes n’iraient pas jusqu’à refléter une divergence radicale entre la littérature, observée à partir de ses brouillons ou pour parler comme ces mêmes généticiens de ses « avant-textes » et les arts du dessin – peinture, sculpture, architecture – pour reprendre la formule consacrée par Vasari, vus depuis leurs œuvres graphiques préparatoires. Il semblerait que les dessinateurs et par dessinateur, nous entendons en fait, les peintres ou les sculpteurs voire les architectes, n’aient pas usé d’un tel procédé – si tant est que ce terme soit correct – dans la mise en place de leurs idées. Si l’on dépouille les catalogues existants de collections et les monographies d’artistes, la rareté des ratures saute ainsi immédiatement aux yeux.
Et pourtant, on imagine bien volontiers qu’un dessinateur face à son papier trace une ligne comme l’écrivain écrit des mots. A un certain moment, le mouvement ne peut plus être continu. Le geste s’épuise dans le regard de ce qui vient d’être tracé ou de ce qui vient d’être écrit. La plume s’arrête de tracer ; le crayon est suspendu au-dessus du papier. Le « désir de la ligne » ne peut plus être suivi ; le « plaisir de désirer » est au point mort. Il faut biffer, supprimer et retracer cette ligne pour retrouver ce désir/plaisir et recommencer. La biffure, la rature, la rayure seraient donc la conséquence graphique du déplaisir. Un déplaisir qui serait toutefois passager, dépassé par la reprise du geste qui cherche en traçant sur le support. La rature n’aura alors de raturante que le signe qui la marque, car sa fonction première comme le dit Pierre-Marc de Biasi, est heuristique.
Comment alors expliquer que l’on trouve si peu de ratures dans le domaine du dessin ? C’est peut-être que le mot « rature » a dans le domaine du dessin peu de sens : trop lié justement au mot. On raturerait un mot, pas une ligne ; un trait ne pourrait raturer un autre trait. Le trait constitue pourtant une ligne de circonscription ; il est le segment d’une forme en instance de formation. Abstraite ou figurative, peu importe, cette forme in statu nascendi, comparable à la phrase que construit et ordonne l’écrivain, est raturable au sens où celle-ci peut être supprimée, remplacée, désactivée, déplacée, suspendue. Mais les caractéristiques physiques de la rature « graphique » diffèreraient de celles que prend la rature textuelle. S’il est ainsi possible de définir une typologie fonctionnelle commune entre la rature textuelle et celle que l’on rencontrerait dans le dessin, force est de constater dès maintenant, que la typologie matérielle de l’une et de l’autre tend à se séparer, même si on peut constater quelques similitudes pour des cas « fonctionnels » particuliers. Le mot rature serait alors à mettre provisoirement sous rature dans le domaine du dessin ; une rature raturée qui ne serait pas toutefois synonyme d’effacement, de masquage, de suppression mais qui serait le signe d’une sorte de questionnement posé aux fins d’une comparaison. »

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Autor/Auteur

DIEGO VECCHIO, Buenos Aires, 1969. Reside en Paris desde 1992.

Publicó "Historia calamitatum" (Buenos Aires, Paradiso, 2000), "Egocidio: Macedonio Fernández y la liquidación del yo" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2003), "Microbios" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2006) y "Osos" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2010).

Contacto: dievecchio@gmail.com

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