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Sep
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4 septembre: la dame aux quintes dans Hispanophonies N°12

La dame aux quintes

dans Hispanophonies N°12 (Argentine nouvelles)

Parmi la collection de sons qui parvinrent aux oreilles d’Ariadna, les quintes de toux de madame Kristensen occupaient une place de choix. C’était cette toux rauque et perçante, davantage produite par le poumon droit que par le gauche, qu’elle entendit pour la dernière fois dans le sanatorium, sur l’île de Fyn.

Madame Kristensen l’avait fait appeler en urgence. Le docteur Karl Klausen, un homme taciturne comme les arbres et les plantes qui poussaient dans cet endroit, la reçut. Lui adressant à peine la parole, celui-ci la conduisit à travers un labyrinthe de couloirs et d’escaliers, jusqu’au pavillon des femmes et ensuite, à travers un autre labyrinthe d’escaliers et de couloirs, jusqu’à la chambre 305.

Quand elle la vit, elle eut de la peine à la reconnaître. Ce n’était pas avec la même madame Kristensen qu’elle s’était entretenue voilà à peine deux semaines. Ce jour-là elle était plus squelettique que jamais. Elle gisait languissante dans le lit, sa peau était diaphane, son sang veineux, sa chevelure blonde s’étalait sur le coussin, en forme de rayons solaires. La chambre sentait ce mélange de sciure, kérosène et eucalyptus si caractéristique des sanatoriums voués aux maladies respiratoires.

Malgré son état de faiblesse, madame Kristensen tenta de se lever. Mais elle n’avait pas fini de le faire qu’une quinte la catapulta contre le lit comme si elle avait actionné une arme à feu. Elle ne réussit qu’à porter un mouchoir à sa bouche, esquissant de sa main libre un geste pour demander qu’on la laisse seule avec son visiteur. Le docteur Klausen se retira et ferma la porte. Mais il ne put éviter d’épier par le trou de la serrure.

Ariadna répéta les mêmes gestes habituels. Après avoir ôté son chapeau et ses gants fourrés, elle s’assit auprès de madame Kristensen et se mit à lui lire lentement quelques lignes, d’une voix grave et vinylique, étirant les mots et le silence qui les sépare, atténuant les mouvements de vibration des molécules.

La lecture produisit l’effet d’une injection endotrachéale de streptomycine, mais sans ses effets secondaires. Dorothéa Kristensen put écarter de son corps les draps amidonnés, comme l’on repousse une pierre tombale. Elle se redressa d’un bond et se dirigea vers les fenêtres pour y respirer une bouffée d’air frais. Une fois son sang oxygéné, elle se vêtit et se coiffa. Elle sortit faire une promenade dans le jardin du sanatorium, parmi les fleurs et les herbes sauvages prisonnières du givre, tenant Ariadna par le bras, sans tousser une seule fois.

Que personne ne se trompe.

Cet accès de vitalité n’était que l’un des derniers vestiges d’une vie qui inexorablement s’éteignait. Dès qu’Ariadna fut partie, la toux revint à la charge avec plus de virulence que jamais, comme pour se venger de ces quelques instants de bonheur pulmonaire. D’une main tremblante, Dorothéa Kristensen rédigea à l’attention de son avocat, une lettre souillée d’encre et de sang. À la fin de cette journée, elle manifesta tous les signes d’un profond épuisement. Vers l’aube, elle laissa échapper son dernier soupir. Entre deux quintes de toux, bien sûr. Et bien sûr, enveloppée de cette aura de beauté à vous couper le souffle que le bacille de Koch, et lui seul, peut dégager.

Le jour suivant, les médecins transmirent la nouvelle à sa famille. Monsieur Kristensen ne daigna pas même venir chercher la dépouille de son épouse et laissa un employé des pompes funèbres s’occuper de tout cela. Il n’assista pas non plus à l’enterrement. Heureusement Ariadna était là, avec ses pleurs suaves, alcalins, très discrets. Ariadna avait tout un art de pleurer. À la différence de ces pleurs obscènes habituellement épanchés durant les funérailles depuis des temps reculés, ceux d’Ariadna étaient imperceptibles, lents comme le mouvement d’un végétal. C’étaient des pleurs d’un œil noir, d’une seule larme, mais si bien pleurée, qu’elle fit l’envie de l’employé des pompes funèbres. Il aurait aimé être à la place d’Ariadna, à pleurer délicieusement pour une morte. Et fondamentalement, il aurait aimé être à la place de la morte, pour que quelqu’un vienne le pleurer aussi délicieusement.

Pour la suite:

http://retors.net/spip.php?article402

Microbes, trad. Denis Amutio, L’arbre vengeur, 2010.

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Autor/Auteur

DIEGO VECCHIO, Buenos Aires, 1969. Reside en Paris desde 1992.

Publicó "Historia calamitatum" (Buenos Aires, Paradiso, 2000), "Egocidio: Macedonio Fernández y la liquidación del yo" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2003), "Microbios" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2006) y "Osos" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2010).

Contacto: dievecchio@gmail.com

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