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May
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Lundi 8: OURS ALBINS

OURS

ALBA N° 14, mai 2011


Autrefois—dit Vladimir—, il y a très longtemps, il y avait un continent appelé Antarctique, où la seule couleur qui existait était le blanc. Tout était blanc. L’eau était blanche. La terre était blanche. Le ciel était blanc. L’herbe, les fleurs, les arbres étaient blancs. Et les animaux aussi étaient blancs.

Tous les animaux ?

Oui.

Les pingouins aussi ?

Les pingouins aussi, et les phoques, les tortues et les poules, les chiens et les chats, les souris et les ours polaires.

Mais, en Antarctique, il n’y a pas d’ours polaires !

Bien sûr que si !

Qu’est-ce qu’on parie ?

On ne parie rien. C’est mon histoire. Et à l’époque, en Antarctique, il y avait des ours polaires et plein d’autres choses encore, toutes blanches, sans exception. Le jour était blanc et même la nuit était blanche. Comme il y avait tout le temps de la lumière, on n’était pas obligé de dormir. Les enfants d’Antarctique vivaient très heureux. Ils avaient tout le jour et toute la nuit pour jouer dans la rue, malgré le froid, emmitouflés dans des écharpes, des gants, des chaussettes de laine et des caleçons longs, d’un blanc impeccable. À l’époque, la boue aussi était blanche et elle ne salissait pas.

A quoi jouaient-ils ?

Ils jouaient à skier. À faire du patin à glace. À construire des igloos. Ils organisaient aussi des courses de traîneaux, tirés par des rennes. Ils faisaient des bonshommes de neige, leur mettaient un balai à la main et une carotte blanche pour faire le nez.

Et les ours polaires ?

Les ours polaires, qui à l’époque avaient vraiment le sens des affaires, ont ouvert une usine de dentifrice et ils ont fait fortune. Tout le monde utilisait ces dentifrices blancs, sans la moindre raie d’une autre couleur, qui laissaient les dents des enfants d’Antarctique parfaitement blanches, et brillantes comme des perles.

J’ai une meilleure idée.

Laquelle ?

Les ours polaires ont fait fortune en fabriquant de la peinture acrylique. Munis de pinceaux et de rouleaux, les enfants se sont mis à peindre l’Antarctique, de long en large, de haut en bas, en rouge, bleu, jaune, vert, orange, violet, argenté, doré, rose saumon…

Tu es en train de gâcher toute mon histoire ! Je t’ai dit que la seule couleur qui existait était le blanc.

Mais le blanc me fait peur.

Ce que tu es bête ! Il n’y a aucune raison d’avoir peur. Les autres couleurs vont bientôt arriver. Tu vas voir. Ne sois pas impatient. Arrête de m’interrompre. Un jour ou peut-être une nuit, parce qu’à l’époque il n’y avait pas de différence, une tempête se déchaîna, avec des éclairs blancs et des coups de tonnerre plus blancs encore. Les enfants d’Antarctique durent rester chez eux, à jouer à côté de la cheminée et à contempler le feu. Soudain, par la fenêtre, ils virent que la mer jetait sur la côte…

Un calmar !

J’allais dire un bateau à voiles.

Moi je te dis que c’était un calmar.

Tout, sauf un calmar.

Pourquoi ?

C’est l’animal le plus horrible qui existe.

Désolé, mais c’était bien un calmar.

Alors je me tais.

Je m’en fiche. Je sais ce qu’il s’est passé ensuite.

Que s’est-il passé ?

Quand la tempête s’est calmée, les enfants d’Antarctique se sont approchés de la plage pour examiner de près le calmar. Il ne bougeait pas. Comme ils ne savaient pas s’il était mort ou vivant, l’un d’eux, avec un bout de bâton, l’a touché ou, plus exactement, l’a crevé. Du calamar est sorti un jet d’encre indélébile, noire comme le charbon et la houille, noire comme les ailes d’un corbeau et la pupille d’un vautour, noire comme le soleil dévoré par un milliard de fourmis noires.

Quelle horreur !

Et ce n’est pas le pire. Le jet d’encre s’est répandu, teignant tout ce qui était autour de lui. La terre, l’eau et le ciel sont devenus noirs. Pour la première fois, il a fait nuit. Les plantes se sont recroquevillées. Les chiens et les chats, les phoques et les souris ont creusé un puits et se sont cachés. Les pingouins sont allés se laver les mains avant de manger et, en ouvrant le robinet, ils sont devenus tout noirs. Les ours polaires, qui étaient très coquets et qui voulaient continuer à être blancs à tout prix, se sont embarqués sur une flottille de navires et ont levé l’ancre, en route pour le Pôle Nord. Et grand bien leur en a pris ! En Antarctique, on ne voyait plus rien. Les parents ont obligé leurs enfants à aller au lit. Mais comme il faisait très noir, les enfants avaient peur. Très peur ! Le noir fait bien plus peur que le blanc et le rouge et le vert et toutes les autres couleurs réunies. Ils ne pouvaient pas dormir.

Dessin 1: Fresia Hocquet

Avec l’histoire que tu me racontes, Otto, nous non plus on ne va pas pouvoir dormir.

Ne t’inquiète pas. À la fin, tout s’arrange.

Mais ce n’est pas l’histoire que je voulais te raconter.

Ton histoire ne me plaît pas.

Alors au dodo !

Allez, encore un peu.

Tu m’as promis de dormir après cette histoire.

Mais tu n’as pas fini de me la raconter.

Parce que tu ne m’as pas laissé le faire.

Raconte-moi une histoire qui me plaise.

Ça suffit.

S’il te plaît.

À demain.

Pas tout de suite.

J’ai dit à demain.

Ne m’abandonne pas.

Rideau.

Non !

Vladimir se coucha sur le côté, tournant le dos à Otto, et se mit à ronfler. Ou plus exactement, il fit semblant de ronfler. Otto aussi fit semblant de dormir. Mais il ne fallait pas se faire trop d’illusions. Quelques minutes plus tard, il donnait des petites tapes sur les omoplates de Vladimir.

Qu’est-ce que tu veux encore ?

On ne peut pas changer de côté ? Si je dors contre le mur, j’ai peur que tu m’écrases, au milieu de la nuit, sans t’en rendre compte.

Vladimir ronchonna mais finit par accepter, sachant bien que s’il refusait Otto n’allait pas le laisser tranquille. À peine eût-il posé la tête sur l’oreiller, qu’Otto commença à gigoter comme s’il était couché sur une fourmilière.

Du calme !

C’est pire de dormir sur le bord. J’ai peur de tomber pendant que je dors et de me faire mal. Changeons encore une fois.

Non.

Ne sois pas vache.

Dors !

Mais je ne peux pas ! Je viens de me rappeler une histoire. Je suis sûr qu’elle va te plaire. Elle n’est pas très longue. Tu veux que je te la raconte ?

Je n’ai pas envie.

Si tu n’as pas envie, laisse-moi au moins me la raconter à voix haute. Sinon, je ne vais pas pouvoir dormir de toute la nuit.

Quelle plaie !

En fait, quand les ours polaires ont quitté l’Antarctique à bord d’une flottille de voiliers, à mi-chemin, alors qu’ils traversaient la Mer Jaune, un des navires a fait naufrage. Les autres bateaux ne se sont rendu compte de rien, et ont continué en direction du Pôle Nord, portés par leurs voiles blanches, très blanches, parfaitement blanches, gonflées par le vent. Seul un couple d’ours a réchappé au désastre, et ils ont gagné une plage à la nage.

Je t’ai dit que je n’avais pas envie !

— Comme ils avaient très faim, les ours sont partis chasser des phoques. Mais en humant l’air, ils se sont rendu compte qu’il n’y avait pas un seul phoque à des milliers de kilomètres à la ronde. Très déçus, ils se sont mis à marcher, sous un soleil de plomb, en quête de nourriture. Sans s’en apercevoir, ils ont commencé à à bronzer, au point de devenir des ours bruns. Puis ils sont arrivés dans un bois. Comme cet endroit leur a beaucoup plu, ils sont restés y vivre, et ont adopté un régime herbivore pour éviter des litiges avec les autres animaux

Traduction: Stéphanie Decantes

Dessin 2: Cleo Araya

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Autor/Auteur

DIEGO VECCHIO, Buenos Aires, 1969. Reside en Paris desde 1992.

Publicó "Historia calamitatum" (Buenos Aires, Paradiso, 2000), "Egocidio: Macedonio Fernández y la liquidación del yo" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2003), "Microbios" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2006) y "Osos" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2010).

Contacto: dievecchio@gmail.com

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