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11 novembre: Solution terminale, chapitre 12

Un beau matin, pendant que je l’aidais à se coiffer, elle me dit en me parlant dans le miroir : « Aujourd’hui, c’est le Grand Jour. Vous allez pouvoir faire vos preuves. » J’ai su que le dernier jour d’essai était arrivé et je m’apprêtai à faire de mon mieux, en essayant de retenir ma spontanéité, même si elle m’avait servi à passer la première étape. Une fois debout, elle m’a saisie par le poignet, en me plantant ses ongles rouges dans la peau, puis, en clopinant, elle m’a conduite jusqu’à la porte de la pièce où elle se recueillait deux fois par jour au moins. Elle était nerveuse et moi aussi.

Elle a ouvert la porte et m’a poussée légèrement pour que j’entre avant elle ; je n’ai pas pu réprimer un cri de surprise. Je suis restée abasourdie, je n’en croyais pas mes yeux, je pensais qu’une telle scène ne pouvait exister, j’avais l’impression d’entrer dans un autre monde, un monde que je n’aurais jamais osé imaginer dans mes rêves les plus fous de petite fille, un monde qui m’émerveillait et me terrifiait, maintenant que je n’étais plus une petite fille, justement !

La pièce ressemblait à un magasin de jouets, avec des étagères et des rayonnages qui tapissaient la totalité des murs, de haut en bas ; et, au milieu, des tables et des vitrines. Je dis que ça ressemblait à un magasin de jouets, sauf qu’il n’y avait que deux types de jouets : des ours en peluche en veux-tu en voilà et des maisons de poupées, mais sans poupées, habitées par de minuscules ours, des maisons victoriennes qui regorgeaient de miniatures. Les vitrines étaient surchargées de bibelots avec des motifs d’ours, ce n’était pas la caverne d’Ali-Baba mais une grotte remplie d’ours en hibernation, un temple dédié à l’Ours. Je parle de temple mais je n’ai pas vu tout de suite qu’il y avait une sorte de tabernacle ancien, qui une fois ouvert ressemblait à un théâtre de marionnettes,  avec un décor que j’ai reconnu immédiatement : celui de la maison des « Trois ours ». J’aimais cette histoire ; les ours devaient être dans les bois et Boucle d’Or aussi, car la scène était vide. Près du tabernacle-théâtre, il y avait deux boîtes, une ouverte où j’aperçus les trois ours, et une autre fermée, que je découvris bien plus tard, assez stupéfaite.

Ma maîtresse sembla contente de mes réactions en cascade, j’allais d’une étagère à l’autre, d’une maison à une autre en m’exclamant, oublieuse de la retenue qui fait partie de mes obligations.

Ce soir-là, lorsque je conduisis ma maîtresse à sa chambre, pour le coucher, elle me demanda quelque chose d’hallucinant.

Elle m’ordonna de mettre dans son lit, sur l’oreiller, une série d’ours ; ce n’était pas une série d’ours au hasard. Elle me demanda d’apporter… et là, elle me donna des noms : Adalbert, Billy, Césaire, Diego, Erik, Florestan (je n’ai aucun mal à les citer, je connais à présent tous les ours et leurs noms, leurs marques, des plus prestigieuses aux plus communes).

Comment faire pour trouver ces ours-là parmi plusieurs centaines ?

Elle me dit avec une patience feinte, en articulant : « Je vais vous les décrire et vous allez essayer de les trouver ; je vous dirai très précisément où ils sont ; tout ce que je vous demande, c’est d’apprendre à les connaître et de ne jamais vous tromper. »

D’une voix monocorde de folle, elle enchaîna :

Adalbert est noir, Billy est bouclé et bleu, Césaire est beige et c’est un Steiff, Diego est rouge, c’est le seul ours rouge que j’ai, c’est mon ours préféré, Erik a de beaux yeux verts, ce qui est rare chez un ours, il porte un collier et une petite laisse, et c’est rare aussi. Florestan est à côté d’Erik et tous sont assis sur la même étagère, en bas de la première bibliothèque, en entrant à droite. Tenez, voici la clé ; dépêchez-vous.

Je paniquais, j’aurais dû les compter au fur et à mesure ; je nageais dans l’irrationnel, mais ça ne me gênait pas. Je sentais que, pour cette femme, il y allait de sa vie, et je ne voulais pas la décevoir. En m’enfonçant dans l’appartement, heureusement vaste, je repensais à la liste et je me souvenais, comme tout le monde dans un cas pareil, du dernier ours et du premier de la liste, qui était noir et s’appelait Adalbert Tout à coup, je me rendis compte qu’elle m’avait demandé les ours par ordre alphabétique. Je me précipitai vers la première bibliothèque à la recherche d’un ours noir, mais il y en avait plusieurs. J’eus un moment d’ affolement,  puis je vis un ours rouge et, trois ours avant, un noir ; je pris toute la série dans les bras et partis à fond de train jusqu’à la chambre. Au premier coup d’œil, ma maîtresse vit que je ne m’étais pas trompée. Je vis dans ses yeux que je ne m’étais pas trompée. Elle eut une esquisse de sourire puis me dit d’un ton las : « Couchez-les ici, ne les serrez pas si fort, vous les étouffez. Partez, maintenant. »

Arrivée dans la cuisine, mes mains tremblaient, j’avais les jambes en coton et les tempes qui battaient ; l’impression de ne plus avoir de cœur. Dans la nuit, il me sembla qu’elle appelait, je tendis l’oreille puis j’allai la coller à sa porte et l’entendis parler aux ours, enfin, je veux dire que je l’entendis parler seule ; mais maintenant, je sais qu’elle parlait avec les ours.

Je dormis mal cette nuit-là, pour la première fois depuis mon arrivée. Au début, avec mon sommeil en retard, j’avais dormi comme une souche.

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3 Responses to “11 novembre: Solution terminale, chapitre 12”


  1. noviembre 13, 2011 en 6:26 pm

    C’est drôle … Il me semble connaître ces ours cités dans ce récit … Et la photo qui accompagne cet extrait me fait penser à mon ami !
    J’adore votre blog.
    Et j’ai adoré ce livre !
    Auriez-vous d’autres info’s sur l’auteur ? Je n’en ai pas pu trouvé sur le web.
    Merci.

    Consuelo

  2. 2 soloosos
    noviembre 15, 2011 en 8:37 am

    Chère Consuelo

    Malheureusement je n’ai pas d’autres infos sur l’auteur.. D”après un de mes ours en peluche, qui en est très proche, Anne Maro est un auteur farouche, qui aime bien se cacher dans sa tanière… Pire que Maurice Blanchot… Si la photo de l’ours vous fait penser à votre ami…. méfiez-vous de lui!!! C’est un ours très sauvage, plus sauvage encore que Maurice Blanchot et que l’énigmatique Anne Maro!

    • 3 AL
      noviembre 16, 2011 en 12:15 pm

      Ce petit ours marron me rappelle effectivement un ourson argentin qui habite à Paris, 11ème. Est-ce l’ami de cette Consuelo, bien énigmatique elle aussi ? Oui, il est très dangereux, surtout depuis qu’il a une coiffe d’indien.


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Autor/Auteur

DIEGO VECCHIO, Buenos Aires, 1969. Reside en Paris desde 1992.

Publicó "Historia calamitatum" (Buenos Aires, Paradiso, 2000), "Egocidio: Macedonio Fernández y la liquidación del yo" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2003), "Microbios" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2006) y "Osos" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2010).

Contacto: dievecchio@gmail.com

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