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12 avril: Levrero dans Libé

Au fin fond de Penurias, Miserias et Lamentos

par Mathieu LINDON

J’en fais mon affaire est un polar lamentable, au sens le plus séduisant du terme. Diego Vecchio, lui-même auteur à l’Arbre vengeur de Microbes (Libération du 17 juin 2010), raconte dans sa préface que Mario Levrero, l’auteur uruguayen né en 1940 et mort en 2004 (son nom complet est Jorge Mario Varlotta Levrero et il publia aussi en tant que Jorge Varlotta), est fidèle au principe de Borges selon lequel une bonne histoire doit «toujours déployer deux intrigues : une fausse qu’on énonce vaguement au départ, pour égarer le lecteur, et une vraie, qui doit rester secrète jusqu’à la fin. Ainsi s’amuse-t-il une fois encore à détourner les mauvais genres, mettant le haut en bas et le bas en haut, mélangeant culture populaire et culture savante, déplaçant l’univers policier et judiciaire vers l’univers éditorial et littéraire». Le héros narrateur est un écrivain à insuccès qui reçoit bien de l’argent, mais pour découvrir qui est l’auteur d’un merveilleux manuscrit qui pourrait valoir à l’éditeur une subvention des «Suédois» (une fondation scandinave). Les indices sont plutôt maigres : Juan Pérez est le pseudonyme le plus banal qui soit et le cachet de la Poste indique que l’envoi provient d’une région dont il n’est pas nécessaire d’être hispanisant pour comprendre qu’elle n’est pas la plus riche et rieuse de l’Uruguay, puisque le manuscrit provient de Penurias, non loin de Miserias, Desgracias et Lamentos. Quand le narrateur demande à l’employée de la Poste qui est la caissière du supermarché où est situé le bureau, si elle a souvenir de qui a expédié «cette enveloppe», il se passe ceci : «- Tous les jours on expédie je ne sais combien d’enveloppes comme celle-ci, monsieur, dit-elle. Je la remerciai mentalement d’avoir dit “monsieur” et pas “imbécile”.» Tout au long du roman, il s’agira de trouver le mot juste.

Les tenants et aboutissants de la fausse intrigue permettent au narrateur de faire preuve d’une fantaisie mouvante qui n’exclut pas quelques digressions. «- Dans quel but ? demanda le Gros, et il me semble nécessaire de dire maintenant qu’il n’est pas gros. Il l’a été il y a longtemps mais, quand il s’est marié, de manière mystérieuse il a progressivement refilé son surpoids à sa femme. Elle, aujourd’hui, c’est un phénomène de foire.» Chaque personnage se voit aussi refiler durant un bref chapitre le poids de l’enquête littéraire et tous apparaissent comme des phénomènes, de la femme qui écrit des textes pornographiques et offrira aux testicules souffrants du narrateur une «curieuse thérapie» à l’immigré d’Europe centrale spécialiste des toiles d’araignées (y compris celle qu’il tisse par son «papotage») que le héros appelle «Herr Jrsh» et qui corrige, «Jrrsch», «en ajoutant je ne sais combien de “r”». Il y a aussi une prostituée déployant «son art avec une véritable maestria, attentive aux rythmes et aux nuances, aux suggestions et aux effets. Un mélange de Hitchcock, Debussy, Joyce et Velázquez». L’art littéraire, lui, est moins bien représenté à Penurias. La librairie ne contient pas de livres. «- De quoi ? me demanda-t-elle./ – Des livres, répondis-je. Des livres. Des trucs qui ont des pages, une couverture et des lettres imprimées./ – Non, des livres, on n’en a pas, répondit-elle d’un ton alangui, en passant une main dans ses cheveux et en me regardant avec une certaine compassion.»

Tous les ressorts psychologiques, toutes les atmosphères propres au polar sont présents dans J’en fais mon affaire mais réduits à une pureté narrative qui les fait ressortir malgré eux dans tout leur humour (Mario Levrero a écrit une «trilogie involontaire»). «”Tu es un raté”, dit la voix intérieure qui souvent m’ennuie avec ce genre de choses. D’après mon psychologue, il s’agit du surmoi.» Et cette voix se demande si l’enquête n’aurait pas pu être menée autrement. «”Par exemple ?” demandai-je, sachant que le surmoi est un monstre inefficace qui ne sert qu’à critiquer.» Quant à l’ambiance penuriassienne, elle est résumée en deux phrases : «J’aime bien m’ennuyer, mais pas de force. Et pas à Penurias.» L’amour est présent comme dans tout polar, et pas seulement par l’intermédiaire de la si douée prostituée professionnelle : «Dans son regard je découvris comment elle me jaugeait, me pesait, me mesurait, étudiait mon code génétique et calculait combien d’argent je serais capable de gagner si elle me manœuvrait bien, et je sentis qu’au bout du compte elle donnait son approbation.» La fatalité et les réflexions sur l’existence dont chacun peut tirer de la graine sont aussi là. Comme dit l’étranger aux araignées : «Les gens disent : araignée tisse toile. Moi je dis : toile tisse araignée. Les gens croient tisser vie mais vie tisse gens. Tout relié. Vous écrivez conte, mais conte écrit vous. Nous cherchons cause temps passé, mais beaucoup de fois causes sont dans futur. Les gens confondent cause et effet.» A la fin, on saura qui a écrit le manuscrit – et aussi qui en est l’auteur.

 Libération, 12/04

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2 Responses to “12 avril: Levrero dans Libé”


  1. septiembre 6, 2014 en 5:31 pm

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Autor/Auteur

DIEGO VECCHIO, Buenos Aires, 1969. Reside en Paris desde 1992.

Publicó "Historia calamitatum" (Buenos Aires, Paradiso, 2000), "Egocidio: Macedonio Fernández y la liquidación del yo" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2003), "Microbios" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2006) y "Osos" (Rosario, Beatriz Viterbo, 2010).

Contacto: dievecchio@gmail.com

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